Les discours économistes s’articulent autour d’un seul et même concept, l’argent, celui que l’on dépense, celui que l’on gagne, celui que l’on amasse comme celui qui nous manque et que l’on emprunte. A propos de ce dernier terme, une précision semble s’imposer, qui concerne la sémantique. Une banque ne prête pas de l’argent, car le sens du mot prêter n’induit pas que la restitution, au bout d’un certain temps, de la somme cédée, soit majorée. En fait les organismes financiers ne prêtent pas, ils vendent de l’argent.

Et il s’agit de tout autre chose que de jouer sur les mots. A l’origine le prêt est le résultat d’un comportement social. Un tel, qui possède un bien, permet à tel autre de l’utiliser. Cela sous entend qu’en d’autres circonstances l’inverse sera possible, mais ce n’est pas une obligation. Il s’agit juste de permettre à quelqu’un de réaliser quelque chose que, dans d’autres circonstances, il n’aurait pas pu envisager, ou dans des conditions moins favorables.

Le prêt est d’abord et avant tout un acte gratuit et la gratuité n’a de sens que si l’on respecte la richesse qu’elle représente. Ces deux mots associés, richesse et gratuité, ressemblent à un oxymore et pourtant, c’est à partir de cette idée que tout peut se construire.

La gratuité fait peur parce qu’elle remet en cause l’un des éléments sur lesquels s’est construit notre référentiel : la valeur marchande référencée par un prix dans une monnaie elle-même classée dans une échelle de valeur. Avant même la notion de profit, chaque objet, chaque service, chaque instant a un coût et tout se passe comme si l’existence même d’un objet, d’un produit, d’une idée reposait sur la seule valeur qu’on lui attribue. Par conséquent, quelque chose de gratuit, n’a aucune valeur. La portée d’une telle attitude conduit à ne considérer comme valable que ce qui à un coût et, dans un second temps, à hiérarchiser les choses du moins bien vers le mieux en fonction de leur prix croissant.

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C’est donc un travail de fond qu’il faut réaliser pour qu’une idée, somme toute nouvelle, fasse son chemin : ce que l’on nous prête, ce que l’on nous donne, ce que l’on met à notre disposition à titre gracieux, toutes ces notions doivent être valorisées pour que demain le gratuit retrouve ce qu’il a perdu, cette notion formidable de solidarité désintéressée.

Certes, il ne faut pas être dupe. Il y a des gratuités qui peuvent rapporter gros à ceux qui les mettent en œuvre. En fait, il s’agit souvent d’affaires commerciales, de marchés publicitaires, qui offrent un service plus ou moins conséquent en contrepartie d’espaces destinés à favoriser les ventes de tel ou tel produit, de tel ou tel service. Il faut donc rester vigilant et ne considérer cette gratuité que pour ce qu’elle est, une sorte de miroir aux alouettes. Dès l’instant qu’on l’a compris il peut être intéressant d’utiliser l’offre proposée sans pour autant en abuser. Ce qui ne coûte rien doit être autant respecté, sinon plus, que ce qui est payant. La valeur ajoutée de ce qui est gratuit, c’est de la disponibilité en plus pour ce qui ne l’est pas encore, ou ne le sera jamais.